Transe chamanique, transe cognitive… transe intuitive ?
La transe est un état modifié (EMC) où la conscience se trouve dans une position de retrait, d’observatrice, des mouvements du corps, des pensées (si elles sont présentes), des sons et des perceptions (souvent distordues). A la différence de la méditation où, immobile, le méditant regarde passer les commentaires de son mental sans s’y accrocher, l’état de transe peut être très dynamique. En réalité, en transe, TOUT peut se produire - et surtout l’inattendu. Chaque transe revêt d’ailleurs un caractère nouveau et offre dans la plupart des cas un cheminement où l’être passe par divers états et différentes strates qui l’amènent de sa position de départ à un autre point de vue sur ses questionnements ou états corporels du moment.
Dernièrement, la transe - affranchie de tout attribut culturel - a été mise en avant par une équipe de chercheurs (Francis Taulelle, Marc Henry...) avec Corine Sombrun, une ethnomusicienne formée par des chamanes en Amazonie puis Mongolie. Afin de ne pas tomber dans l’appropriation culturelle et souligner qu’elle est une capacité cérébrale partagée par l’ensemble de la population (1), ces derniers l’ont dénommée « transe cognitive». Aujourd’hui, via des boucles de sons qu’ils ont élaborées, ces personnes permettent d’expérimenter cet état expansé lors de stages ou d’études cliniques principalement réservés aux chercheurs, thérapeutes, étudiants et grands malades. Si dans les années 1970 le médecin et psychothérapeute Jacques Donnars l’utilisait (à la suite du psychiatre brésilien David Akstein) - au même titre qu’Anton Mesmer aux 18e et 19e siècles - afin de permettre des libérations émotionnelles et mentales à ses patients, c’est la première fois que la recherche sur le sujet prend une telle ampleur, notamment grâce aux techniques si précises d’imagerie cérébrale contemporaines. C’est ainsi qu’au sein de TranceScience a été observée une suractivité du cerveau droit lors d’un EMC de ce type ; c’est cet hémisphère qui semble dès lors prendre les commandes alors que c’est habituellement le cerveau gauche, rationnel, qui prend les décisions chez les humains en état de veille.
La transe semble exister dans toutes les civilisations et spiritualités : chez les peuples racines du monde entier, dans les transes spontanées des églises évangéliques lors de Gospel, dans les extases mystiques de la religion chrétienne - on pense à Sainte Thérèse ou au « parler en langues » -, lors des «transes de possession » (vaudoues par exemple), chez la plupart des médiums et des praticiens en « light language » et, enfin, dans toutes les traditions que l’occident a nommées « chamaniques » sans prendre en compte la diversité des mœurs ainsi regroupées. Aujourd’hui, la grande différence est peut-être que sa pratique n’est plus réservée à certains : elle semble se démocratiser en devenant accessible à un plus grand nombre.
En apprenant à entrer en transe, et via l’approfondissement de cet état par l’entrainement, chaque personne acquiert la capacité à développer ses potentiels et ses dons en dormance. Alors que, dans cet état les perceptions, intuitions et capacités sont pour la plupart augmentées, certains expérimentent une créativité accrue ou une ambidextrie, des communications avec l’invisible ou avec des vivants non-humains, une intensification de la force, de grandes libérations émotionnelles ou des prise de conscience sur la vie, l’amour, leur histoire personnelle... D’autres encore canalisent des langues qui leur sont inconnues ou sortent de leur corps (OBE). Ils semblerait également qu’en laissant le corps aux commandes, on permet à celui-ci de tendre vers l’autoguérison - dans la mesure de ses capacités et de l’étendue des déséquilibres bien- sûr.
Souvent, un transeur se fait traverser par des mémoires qui ne lui appartiennent pas ou incarne un animal en poussant son cri ou en reproduisant une de ses habitudes (et ce, sans même savoir que celui-ci la possède). Pour le neuroscientifique Francis Taulelle, il est probable que la capacité à dissocier ses lobes cérébraux et, ainsi, à discuter avec ses cerveaux droit et reptilien pourrait expliquer cette impression d’accéder à des vérités qui ne semblent pas nous appartenir... ou de devenir un des animaux avec lequel (2) l’humanité partage la partie de son cerveau dite reptilienne. Dans les cultures extra-occidentales, on pense au contraire que ce sont les esprits de la nature qui viennent visiter ceux qui savent naviguer dans l’invisible et communiquer avec les différentes couches de la réalité. La raison de ces expériences n’a pour ma part pas besoin d’être fixée ou expliquée : elle appartient aux ressentis, expériences, coutumes et croyances de chacun. Si je me connecte à ce que je sens et sais, l’envie d’avancer une hypothèse reste pourtant grande. Alors que la transe paraît permettre d’accéder à une autre échelle de la conscience et que l’univers se constitue des mêmes molécules, atomes, ondes (...), la conscience réussirait-elle à se connecter à cette trame unique qui semble former le monde ? Une probabilité qui serait déjà magique en soi...
(1) Flor-Henry, P. et al, « Brain changes during a shamanic trance : Altered modes of consciousness, hemispheric laterality, and systemic psychobiology », Cogent Psychology 4, 2017.
(2) Discussion téléphonique avec Francis Taulelle, décembre 2019.